Analyse

Inégalités environnementales et fracture sociale : la grande confusion

Les inégalités environnementales sont à la mode, mais le débat est souvent confus. De quoi parle-t-on au juste ? Quelles sont les relations entre inégalités environnementales et sociales ? L’analyse de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

Publié le 20 octobre 2023

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Le sujet des inégalités environnementales est un nouvel incontournable du débat sur les inégalités, mais il se déroule dans la plus grande confusion. Le sujet lui-même est très mal défini : que représente le mot « environnement [1] » ? De quoi est composé celui-ci ? De l’air qu’on respire, de l’espace dans lequel on vit, d’un territoire avec ses prairies, montagnes et cours d’eau ? S’il s’agit de l’air, alors c’est d’abord dans le monde du travail que les inégalités environnementales se posent en premier : selon le ministère du Travail (données 2016), les deux tiers des ouvriers non qualifiés respirent des fumées ou des poussières, autrement plus toxiques que l’air du métro parisien. Les cadres sont six fois moins souvent concernés. Réduire ces inégalités commence dans les usines et sur les chantiers.

Ensuite, on confond les inégalités d’exposition à la pollution – des inégalités effectivement liées à l’environnement – et l’impact socialement inégal des facteurs environnementaux sur la santé, qui sont des inégalités liées au milieu social. Concernant la qualité de l’air, les études aboutissent à des résultats variés : dans certaines villes comme Paris, les quartiers les plus aisés sont au moins autant exposés et parfois plus que les quartiers populaires [2]. En dépit de cela, c’est pour les plus pauvres que l’impact de la pollution sur la santé est le plus important, non du fait de leur environnement, en moyenne moins mauvais que celui des riches dans la capitale, mais parce qu’ils sont en moins bonne santé et ont moins accès aux soins. On ne parle donc pas dans ce cas d’inégalités environnementales, mais de fracture sociale.

Enfin, on mélange les inégalités environnementales actuelles et les inégalités face à l’environnement entre générations. Le plus souvent, quand on évoque les inégalités environnementales, on discute des effets du réchauffement de la planète. Il s’agit alors d’une inégalité entre ceux qui vivent aujourd’hui et ceux qui vivront demain : allons-nous tout consommer, mordre la vie à pleines dents et ne rien laisser aux générations qui suivent ? L’enjeu est majeur, il n’est pas uniquement social. Beaucoup semblent moins craindre les conséquences négatives de la pollution aujourd’hui – l’environnement est déjà un enfer dans certains pays – que les effets du dérèglement climatique pour eux ou leurs enfants.

Que faire de tout ça ? Commencer par agir vite pour améliorer l’environnement de tous. Investir massivement dans tout ce qui peut protéger des risques au travail, par exemple. Toutes les politiques de logement de qualité représentent en même temps des politiques environnementales et sociales. Ce qui est valable en France l’est encore plus au niveau mondial : nous reportons sur le monde en développement une grande partie de nos pollutions et faisons vivre un enfer à des centaines de millions de travailleurs des mines, des champs et de l’industrie, par exemple. Réduire les inégalités environnementales commence par agir là où se produisent les biens.

Il faut se préoccuper du sort des générations de demain qui n’ont par définition que peu de manières de se mobiliser. Il s’agit de politiques sur des décennies, peu en phase avec le temps politique. Dans ce domaine, l’hypocrisie est énorme. Il aura fallu les effets d’une guerre en Europe pour que les services publics, par exemple, se mettent à réduire sensiblement leurs consommations d’énergie. Cela souligne leur inaction passée. Il sera à ce titre intéressant d’observer ce qui se passera cet hiver si les cours de l’énergie sont revenus à un niveau plus sage. Un retour aux pratiques antérieures serait dramatique. Par ailleurs, les pouvoirs publics, tout en soulignant l’urgence économique, ont dépensé des milliards pour faire baisser les prix des carburants à la pompe sans tenir compte des niveaux de vie des automobilistes. Au final, c’est un soutien public à polluer plus.

Les discours sur l’écologie dite « punitive » – thème à la mode – n’ont pour but que de disqualifier les politiques publiques environnementales. Ils sont employés par les mêmes qui veulent punir à tour de bras dans d’autres domaines. Appelons un chat un chat. Quand on veut changer les comportements, il faut des sanctions, en s’assurant que les mesures prises soient utiles, justes et clairement explicitées. La loi de 1973 imposant la ceinture de sécurité à l’avant des voitures était « punitive » et elle a évité des dizaines de milliers de morts. Faire de la politique, ce n’est pas implorer la population pour qu’elle se conduise bien gentiment et qu’elle accomplisse les « petits gestes du quotidien », c’est défendre des valeurs et des objectifs, puis en assumer les conséquences politiques. Sinon, c’est le régime de la démagogie qui s’installe.

Pour partie, les politiques environnementales vont de pair avec la réduction des inégalités sociales. Financer l’isolation thermique – si les vendeurs de matériaux et ceux qui les posent ne gonflent pas leurs prix à l’occasion – préserve l’avenir et réduit les inégalités sociales. Les plus pauvres voient leurs factures diminuer pour un confort thermique équivalent. Il en est de même pour l’isolation phonique.

Pour partie aussi, les inégalités sociales et environnementales s’opposent. Par exemple, nous savons depuis des décennies que nous devons payer plus cher les carburants pour préserver l’avenir de nos descendants. Que faire alors des ménages modestes dépendants de l’automobile ? La mise en place des zones à faible émission – qui visent à interdire la circulation des véhicules les plus polluants dans les grandes villes [3] – constitue une bombe politique au sein des catégories populaires qui vont être privées de déplacements, et donc parfois de leur travail. Pour que cette mesure « punitive » de santé publique soit acceptée, elle doit être bien davantage anticipée, explicitée et, surtout, accompagnée.

Plutôt que de glisser la poussière sous le tapis, plutôt que de défendre une écologie bisounours, il faut clairement affronter les difficultés

Les catégories aisées n’ont pas le monopole du souci de la planète. Dans tous les milieux, on connait la nécessité de l’effort à fournir en matière environnementale pour permettre de sauver des dizaines de milliers de vies et on est prêt à agir. Encore faut-il que ces efforts soient répartis selon les moyens financiers et les programmer sur un temps très long. Offrir une prime de 4 000 ou 6 000 euros pour une voiture qui coûte 20 000 euros n’a aucun sens pour tous les faibles revenus qui ne disposent d’aucune épargne ni d’aucun moyen d’emprunter. Plutôt que de glisser la poussière sous le tapis et faire croire qu’inégalités environnementales et sociales vont ensemble, plutôt que de défendre une écologie bisounours (ou « gagnante-gagnante » – comme on dit dans le monde moderne), il faut clairement affronter les difficultés, les expliciter, les anticiper et faire en sorte d’amortir le choc le moins mal possible. Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités

Photo / CC Willliam Topa


[1Pour plus de détails, voir « Les inégalités environnementales, qu’est-ce que c’est ? », Observatoire des inégalités, 4 mai 2021.

[2« Expositions environnementales et inégalités sociales de santé », Séverine Deguen, Actualité et dossier en santé publique n° 73, Haut conseil de la santé publique, décembre 2010. Sur le cas de la capitale : « Neighbourhood Characteristics and Long-Term Air Pollution Levels Modify the Association between the Short-Term Nitrogen Dioxide Concentrations and All-Cause Mortality in Paris », Séverine Deguen, et al., PLoS ONE, 2015.

[3Dans onze métropoles depuis 2022 et dans toutes les grandes villes à partir de 2025.

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Date de première rédaction le 20 octobre 2023.
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